Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin
Sublime ! Comment qualifier autrement le nouveau chef d'oeuvre d'Arnaud Desplechin, après son remarquable et hautement virtuose Rois et reine. Ici, le cinéaste réussit encore au-delà, comme si cela était possible. Les professionnels de la profession ont déjà largement glosé pour démontrer par a + b tout le génie d'Un conte de noël. Je ne serai donc guère original en affirmant mon admiration pour ce film, par ailleurs sous-titré "Roubaix". Dieu merci, nulle trace de ch'tis dans le film, seulement une pléiade d'acteurs français, tous plus magnifiques les uns que les autres : Catherine Deneuve, Mathieu Amalric, Anne Consigny, Emmanuel Devos, Chiara Mastroianni, Melvil Poupaud... le casting est à s'étaler par terre, à la façon de Deneuve au début du film, qui s'effondre, premier signe de la maladie, et d'Amalric, qui tombe tête la première du haut du trottoir... Etrange rapprochement entre ces deux personnages que tout oppose, une mère et son fils qui se vouent une haine incroyable. Mais une haine teintée d'ambiguïté et surtout verbalisée, tellement exagérée qu'elle finit par en devenir hilarante. Les personnages, pleinement conscients de cela, en jouent et en tissent finalement une forme d'amour, ou tout du moins de connivence. Tout le monde, chez Desplechin, demeure ambigu, étrange, en lui-même et plus particulièrement dans ses rapports aux autres. Le film est l'occasion d'une grande réunion de famille pendant les fêtes, mais le réalisateur prend soin de fuir toutes les conventions. La verbalisation des passions, l'évacuation orale (et parfois physique !) des tensions entre les individus, tient en fin de compte l'hypocrisie familiale à distance. Certes, on assiste à des scènes et des dialogues violents et cyniques, mais aussitôt désamorcés par un ton proche de la dérision. Du coup, on croit assister à un grand drame familial, et on se retrouve plus souvent proche de la comédie... Un rire froid et acide, mais en cela particulièrement exquis ! Tout semble ici donner lieu à spectacle : tous les membres de la famille ont pris le jeu comme art de vivre, parce que justement qu'est-ce que la vie sinon une immense farce que nous traversons tragiquement ? Reste bien sûr les douleurs et les drames de chacun, enfouis, affleurant la surface des âmes. Rien n'est jamais vraiment clair et c'est ce qui ajoute probablement à la force du film. Cette soeur, par exemple, qui a "banni" son frère hors de la cellule familiale, sait-on jamais vraiment pourquoi ? Des débuts de réponses émergent au fil des scènes, mais rien de frontal ou de transparent. Et cette façon que le frère a de se montrer bienveillant à l'égard du fils de sa soeur, qu'il découvre adolescent et qu'il prend sous son aile un peu à la façon d'un père... Et s'il était vraiment son fils ? On comprendrait alors mieux le rejet de sa soeur... Des tests médicaux révèlent justement que les seuls donneurs compatibles avec la mère sont ce frère et ce fils... Mais toujours, on ne peut faire que des suppositions. Au fond, Desplechin semble nous offrir une leçon de vie, sur la façon de l'appréhender et de mieux la vivre. Bien sûr, il y a la détresse et les mauvais choix, l'absence et la mort, l'incertitude toujours, mais rester léger devant toute la noirceur du monde ne permet-il finalement pas de mieux supporter tout cela ? Lorsque la soeur dépressive pose la question "pourquoi est-ce que je suis tout le temps triste ?", le patriarche lui répond doublement (ambiguïté, encore...) : bien sûr, elle a perdu son frère (reste à déterminer de quelle façon !), mais surtout, en s'appuyant sur un texte de Nietzsche, il lui explique qu'on sera toujours étranger à nous-même et qu'on ne saura probablement jamais le pourquoi des choses...